La vie – Perrine Goulet : « Le projet de loi sur l’Ase est une réelle avancée, mais il ne faut pas que ce soit une fin »

Le projet de loi est-il suffisamment ambitieux à vos yeux ?

Je pense qu’il ne va pas assez loin. Il constitue bien sûr une avancée, notamment au sujet des « tiers dignes de confiance », une option qui va dorénavant être explorée de façon systématique (et qui revient à chercher à confier l’enfant à une personne de son entourage plutôt que de le placer immédiatement en foyer, ndlr). En revanche, le projet de loi est trop timide pour ce qui concerne l’encadrement des placements à l’hôtel, mais je ne désespère pas que le Sénat aille plus loin. De même pour l’attribution d’un avocat à un enfant qui passe devant le juge : j’aurais préféré que cela devienne automatique. Je crois savoir qu’au Sénat ils souhaitent aller dans ce sens, et j’y serais donc très favorable.

Pour ce qui est du contrôle des établissements, il faudrait aller plus loin encore. L’Assemblée nationale a adopté la possibilité pour des parlementaires de visiter les lieux d’hébergement des jeunes, mais les établissements seront prévenus : cela n’a aucun sens. Quant au référentiel national d’évaluation des situations dangereuses (qui vise à harmoniser la prise en charge des enfants sur tout le territoire, ndlr), c’est évidemment intéressant, mais il va falloir former tous les professionnels pour qu’ils l’appliquent correctement. Pour conclure, ce projet de loi est une réelle avancée, mais il ne faut pas que ce soit une fin.

Vous dénoncez une forme d’aveuglement face à l’urgence de la situation. Selon vous, par quoi cela peut-il s’expliquer ?

Face à l’urgence, heureusement, il n’y a pas d’immobilité non plus. Pour ce qui est de la responsabilité de l’État, une politique départementale existe depuis près de 30 ans. Mais des enquêtes ont bien montré qu’il y a de vraies défaillances dans certains établissements et dans notre approche de l’écoute des enfants. Le problème, c’est que les enfants ne sont pas de potentiels électeurs, donc ils ne sont pas une priorité pour tout le monde, j’en suis convaincue. S’il s’agissait de personnes âgées, on en ferait beaucoup plus.

Pour ce qui est de la responsabilité médiatique, de manière générale la violence faite aux enfants dérange tellement que l’on en parle moins. Non pas qu’elle soit moins difficile à entendre, mais la violence faite aux femmes est davantage relayée, par exemple, parce que les mentalités ont évolué sur ce sujet. Peut-être les médias sont-ils encore frileux parce que, lorsqu’il s’agit d’enfants, on n’a tout simplement pas envie de voir la réalité en face.

La lutte contre les violences sexuelles est-elle au cœur de vos réflexions pour réformer l’Ase ?

C’est un sujet qui remet en question notre vision de la famille et de notre modèle de société. Aujourd’hui, les parents font ce qu’ils veulent de leurs enfants, ils sont libres de les déscolariser s’ils le jugent nécessaire, par exemple. On ne veut pas remettre en cause la sacro-sainte famille, mais l’enfant doit être considéré comme une personne à part entière, pas seulement comme l’enfant de ses parents.

Quand Marlène Schiappa a annoncé la mise en œuvre d’une loi de 2001 qui prévoit des séances d’éducation à la sexualité et au respect du corps humain, pour que l’enfant sache ce qui est autorisé ou pas, il y a eu une levée de boucliers ; or, l’enfant doit savoir que son père, sa mère, le voisin, etc. n’a pas le droit de faire telles ou telles choses avec son corps.

Vous avez révélé être une ancienne enfant de l’Ase ; vous considérez-vous comme la porte-parole de ceux que vous appelez les « oubliés de la république » ?

Je ne me sens pas comme une porte-parole, car, heureusement, une immense partie de l’Ase vient profondément en aide aux enfants et remplit son rôle. Je m’investis plutôt sur la protection au sens large : aujourd’hui, il faut que l’on arrête de violenter les enfants, il y a encore énormément à faire pour que nos enfants deviennent des adultes bien dans leur tête. La première chose à faire serait de s’assurer que les enfants connaissent leurs droits, mais on n’est pas du tout au point. Alors que la meilleure manière pour qu’un enfant ne soit pas victime, c’est qu’il sache qu’il est victime, quand il est victime.

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